Thanksgiving, le Mayflower et la Bible de Genève

Deux images, quatre cents ans et quatorze jours.

Entre l’arrivée du Mayflower en Amérique le 9 novembre 1620 et le chavirage d’une embarcation de réfugiés à proximité de Lanzarote le 23 novembre 2020, que s’est-il passé au juste ?

Une vue imaginaire du Mayflower (gravure 1893 CC) et les rescapés d'une embarcation de fortune secourus par les services d’urgence des Canaries, 23 novembre 2020 ©KEYSTONE/EPA/Javier Fuentes /// Un choix d'images par Jean Stern

Par Anouk Dunant Gonzenbach

Sur les voies couvertes, nous buvons à un mètre cinquante de distance notre café à emporter dans le soleil d’’un samedi matin de novembre. Mon amie est mariée depuis de nombreuses années à Steve, un américain pur souche. On parle Trump, bien sûr, on parle COVID et tout naturellement elle continue sur le problème du rassemblement des familles pour Thanksgiving aux Etats-Unis cette année. Je n’avais jamais mesuré l’ampleur  de cette fête, là-bas. Et on parle Black Friday (arrière, Satan). Je n’avais pas non plus fait le lien entre ce jour de l’hyperconsommation et la dinde. Il était plus que temps de se pencher sur la question, d’autant que juste avant la fermeture, j’ai eu la chance d’assister au vernissage de la très intéressante exposition actuelle du Musée international de la Réforme (MIR) « Calvin en Amérique », de partir en réalité augmentée naviguer sur le Mayflower et d’apercevoir dans un casier une reproduction d’un tableau de la première fête de Thanksgiving.

Thanksgiving, c’est où et quand ?
Thanksgiving est une fête qui est célébrée aux Etats-Unis le quatrième jeudi de novembre, le jeudi suivant le 26 novembre. Ce jeudi et le lendemain sont des jours fériés. Le jeudi, les magasins sont fermés.

Thanksgiving, ça vient d’où et c’est quoi ? Retour au 17e siècle sur un bateau parti d’Angleterre
Ça vient de loin. Le 16 septembre 1620, 102 colons anglais partent de Southampton en bateau, le Mayflower. Parmi eux, des membres de l’Eglise anglaise séparée de Leyde, dits des puritains. Durant la traversée, ils s’engagent par un contrat mutuel, le Mayflower compact, qui édicte les règles de la vie en commun et les principes qui régiront leur établissement en terre inconnue. Ce texte sera l’une des sources de la Constitution des Etats-Unis. Le 26 novembre suivant, ils débarquent sur la côte américaine près du Cap Cod  et fondent la première ville de Nouvelle-Angleterre,  la colonie de Plymouth (précisons qu’une bonne partie est morte en route et que beaucoup d’autres décèdent ensuite du scorbut). Bien plus tard, en 1798, ces puritains recevront le nom de « Pères pèlerins », les Pilgrim Fathers.  Ce protestantisme a modelé le caractère des Etats-Unis, mais cela est une autre histoire.

En 1621, une année après le débarquement des Pères Pèlerins, la première fête de Thanksgiving est célébrée par eux en signe de reconnaissance à Dieu -merci pour la terre- et pour remercier les Amérindiens de leur aide. L’exposition du MIR explique que la tribu des Wampanoags a facilité la survie des colons en leur enseignant la pêche, la chasse et la culture du maïs.

En 1863, Abraham Lincoln officialise la fête annuelle de Thanksgiving, chaque jeudi suivant le 26 novembre.

Thanksgiving, c’est comment ?
Je lis que la dinde viendrait de l’amitié entre un fils de Lincoln et un volatile, ou que les colons ont offert des dindes aux Wampanoags lors de la première célébration. Ce n’est pas très clair. A ce stade, je téléphone à Steve, le mari de mon amie du café distancié du samedi matin. Steve a du sang indigène d’une tribu de Nouvelle-Angleterre dans les veines, il me rappelle l’origine, qui est pour les Indiens une fête qui célèbre la récolte. Je vais aussi voir ma voisine. L’ampleur de ce que j’écoute est  énorme.

Thanksgiving, c’est la fête qui réunit la famille élargie, on embarque aussi des voisins un peu seuls, l’étudiante déracinée, les amis qui n’ont pas d’autre endroit où aller. On la célèbre chez le membre de la famille qui a la plus grande maison. La veille, le mercredi, les routes et les avions sont bondés. On traverse les Etats-Unis d’une côte à l’autre s’il le faut. C’est le jour le plus voyagé de l’année. Dans ce pays gigantesque qui regroupe beaucoup de cultures et de religions différentes, Thanksgiving est fêtée par tous en même temps, car ce n’est pas une fête religieuse, mais un remerciement. La famille, les cousins. Cinq heures de voiture, on arrive, on cuisine, tout le monde cuisine. On prépare la dinde, bien sûr, la farce, la sauce à la canneberge à mettre dessus, les patates douces, du maïs, les haricots, chaque famille a ses habitudes pour les accompagnements. Ils vendent des dindes monstrueuses, tu n’imagines pas, des dindes de vingt kilos, impressionnantes, énormes. Après, tu manges des sandwiches à la dinde pendant quatre jours, car il y a toujours trop. Le repas commence l’après-midi ou en fin d’après-midi.  Certaines familles font une prière avant de manger, pour dire merci. Pour le dessert, des gâteaux, du apple pie, mais surtout la pumkin pie, la tarte à la courge.

Un  grand repas ensemble, plus important que Noël, avec des amis que tu embarques s’ils sont seuls. Minimum quinze personnes à table, une table pour les enfants, une pour les adultes. Les gens ne vont pas au restaurant, c’est vraiment une réunion en famille dans une maison. Toute la journée se passe autour de ça.

Le rapport avec le Black Friday ?
Le jeudi de Thanksgiving est férié. Le lendemain, les gens ont congé, mais les magasins sont ouverts. Alors comme les gens ont congé, ils vont faire du shopping. C’est ce jour-là que commencent officiellement les achats de Noël. Je n’ai pas vérifié, mais il y a plusieurs interprétations sur le nom de cette journée. Les magasins qui seraient noirs de monde, des magasins qui étaient jusque-là dans les chiffres rouges et qui redeviennent noirs, ou un massacre dû à la mafia à New-York.

Un lien avec Genève ?
Je me réfère au Dictionnaire historique et biographique de la Suisse (DHS) : « Les relations culturelles et l’échange d’idées entre ce que d’aucuns appellent les Sister Republics ou républiques sœurs  sont anciens. Genève tout particulièrement a fourni un nombre considérable de penseurs, spécialistes des questions théologiques ou politiques, et d’hommes d’Etat, qui ont participé à ces échanges culturels. Actifs à Genève, puis en Angleterre ou en Ecosse, John Knox, Andrew Melville et Thomas Cartwright influencèrent le congrétionaliste Robert Browne dont les idées furent exportées en 1620 en Amérique sur le Mayflower, les Pères pèlerins emportant aussi dans leurs bagages la Bible de Genève de 1560. » Ah, voilà le lien.

La Bible de Genève (Geneva bible)  est une bible traduite en anglais à Genève par de nombreux érudits  anglais exilés et fuyant l’Angleterre de la catholique Marie Tudor, dont John Knox. Les érudits qui travaillent à l’édition de cette bible ont accès aux meilleurs manuscrits hébreux et grecs, y compris au codex de Théodore de Bèze. Elle contient maintes caractéristiques innovantes et ouvre une nouvelle ère aux traductions anglaises. C’est la première Bible en anglais à être illustrée, annotée et divisée en versets. Cette Bible, très marquée par la Réforme genevoise, connaît au moins cent quarante éditions, entre 1560 et 1644.

Thanksgiving, réflexions de ma découverte ?
C’est dingue comme ici nous ne connaissons pas cette fête majeure aux Etats-Unis. Mais du coup tu t’attaques aux fêtes non religieuses, me lance ma voisine. Oui, c’est tout-à-fait cela en fait qui me fascine dans cette célébration dont je viens de découvrir l’ampleur. Elle n’est pas religieuse. Mais tout le monde la fête. Il n’y a pas de cadeaux, pas de fleurs, pas de restaurants. Un repas qui réunit les familles élargies, auquel ceux qui sont seuls momentanément ou pas sont invités. Un moment pour dire merci, merci à la terre qui nous a accueillis, comme le répète cette voisine.

C’est dommage, c’est le pire qui est arrivé chez nous, le lendemain, le black friday, la surconsommation sans la fête de famille du jour précédent.

Références

Netzle, Simon; Arlettaz, Gérald; Vonsattel-Amoos, Anne-Marie: « Etats-Unis d’Amérique », in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 18.03.2015, traduit de l’allemand. consulté le 21.11.2020.

Musée international de la Réfome (MIR), Calvin en Amérique, exposition actuelle.

Archives d’Etat de Genève, Genève, cité d’accueil, exposition en ligne, 2004.

Encyclopédie du Protestantisme, sous la direction de Pierre Gisel, Paris-Genève, 2006.

Michel Mourre, dictionnaire encyclopédique d’histoire, Paris, 1996.

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